Très beau texte de Richard Coeur de Lion (1198) et qui, finalement, survole le temps et l'espace... pas si suranné de nos jours...


Je suis sorti tôt ce matin, me glissant doucement hors de ma demeure, accompagné de mes chiens. Personne ne m’a vu partir et il est encore trop tôt pour que je rencontre les rares sénéchaux chargés de surveiller les allées et venues du peuple. Je marche d’un bon pas sur le chemin au milieu des vignes et des champs, vers la forêt et le sentier rocailleux qui mène à la rivière. Le jour est déjà clair, aucun nuage ne vient abimer l’immensité d’un ciel bleu encore pale qui d’ici quelques heures deviendra bleu azur. Pourtant le soleil pointe à peine au dessus des premiers arbres dont les feuilles commencent à sortir .La nature retrouve doucement son manteau estival après une période hivernale et grise, à présent les couleurs vertes, jaunes, orangées qui m’entourent deviennent chaque jour plus imposantes... Pas d’autre bruit, à part celui de la nature et du vent dans les arbres.

J’ai laissé derrière moi les humains confinés qui ne peuvent plus sortir. La calamité s’est répandue sur nos terres et se propage si vite que nul ne peut l’arrêter, sinon en se cloitrant et en la laissant passer devant sa porte. Partout dans les cités, aux rues étroites et aux maisons basses, la maladie a frappé les pauvres hères affaiblis. Les échoppes sont fermées et les villes sont désertées par les êtres affamés, un silence de mort y règne. Dans les chaumières de campagne, dans les châteaux entourés de hautes murailles, les femmes s’occupent à leurs foyers, brodent, tissent, cousent et prient. Les hommes boivent, parlent, chahutent, boivent encore et prient un peu. Les enfants jouent et étudient, peu conscients du danger qui rode au dehors.

La promiscuité forcée a fait ressortir chez certains êtres leur coté cruel et animal ; la peur, la frayeur et l’affolement ont fait disparaître toute lueur de bon sens. Pour d’autres la gentillesse, l’attention et la bonté dominent.

En arrivant à la rivière je regarde l’eau couler inexorablement et laisse s’évader mes pensées dans son reflet argenté. Je pense à ma vieille mère qui est restée dans son domaine et dont je ne sais si je pourrai encore la serrer dans mes bras; je sais qu’elle est tellement forte qu’elle pourrait me survivre et cela me rassure; je pense à ma chère cité de Rouen que j’ai hâte de retrouver mais qui me parait hors de portée par sa distance; je pense à toutes ces batailles que j’ai menées, à tous ces pays que j’ai traversés pour des conquêtes éphémères.

L’eau de la rivière continue de couler doucement comme la vie. Elle patine les pierres comme elle patine le temps. Et avec le temps tout s’en ira.


Richard Cœur de Lion,

Cognac, le 2 Avril de l’an de Grâce 1198


NB : en 1198 la peste a fait 22 millions de morts en Europe

La mère de Richard Coeur de Lion était Aliénor d'Aquitaine